La peur de l’immobilité
Un
cas concret l’illustrera peut-être de façon claire. Imaginez une jeune
femme dans le métro, restée debout et près des portes du train.
Celui-ci avance normalement, en cahotant un peu comme à l’habitude. La
jeune femme se sent bien, respire normalement et ne laisse apparaître
aucun signe de trouble. Mais à l’approche de la station suivante, elle
commence à s’angoisser, sa respiration s’accélère légèrement et ses
mains deviennent moites. Elle guette le quai auprès duquel le train
devra stopper sa course, son appréhension augmente à la vue de la
station et des premiers néons qui la surplombent. Le train s’arrête
enfin. La jeune femme tremble alors de tous ses membres, les quelques
instants d’attentes avant que le train redémarre lui apparaissant comme
interminables. Au bout de 30 secondes elle pousse un cri de détresse
qui surprend ses compagnons de voyage. Elle fond en larmes ne sachant
plus que faire. Elle est perdue dans une rame de 20m2 qui ne bouge pas
d’un poil pendant une minute. Elle finit alors par sortir du train et
continue de pleurer sur le quai, Ã 6 stations de sa destination
initiale. Il lui aurait été impossible de continuer le trajet et de
supporter les arrêts suivants.
Cette
jeune femme vient d’être sujette à une angoisse créée par l’immobilité
et l’incertitude qui l’accompagne. Le train ne bouge plus et il lui est
impossible par se seule force de le remettre en marche. Elle subit, et
n’a aucun moyen de faire cesser cet état de fait par elle-même. Elle ne
peut qu’attendre que le train redémarre en espérant que cela arrive
effectivement.
Il me semble que la
peur de l’immobilité est une sorte de peur du vide, du néant qui semble
surgir lorsque plus rien ne se passe. Comme si ce qui nous entourait
devenait soudain mort. La crainte que la vie et le mouvement qui la
traduit ne reviennent pas génère l’angoisse. Et celle-ci est d’autant
plus forte qu’on a le sentiment de ne rien pouvoir y faire. On se
retrouve en position d’impuissance dans une situation de vide. Et le
seul fait de savoir que cela peut arriver provoque une peur qui peut
être immense.
La peur du vide est
assez courante et elle connaît des variantes connues. Dans le cadre de
sa thérapie primale, Arthur Janov demande à ses patients de n’utilisez
aucun moyen de divertissement durant la durée de leur traitement. Il
doivent rester le plus clair de leur temps hors du centre de thérapie
dans leur chambre d’hôtel, sans télévision, ni Internet, ni radio, ni
téléphone. La seule activité qui leur est autorisée est d’écrire, ce
qu’ils font tous pour décrire leur progression au cours de la thérapie.
Janov procède ainsi pour affaiblir les défenses des patients et les
rendre plus réceptifs. Plus trivialement, on trouve autour de nous de
nombreuses personnes qui fuient l’immobilisme. Les fêtards éternels qui
ne supportent pas de rester un soir chez eux et de se sentir dans le
train-train quotidien, ou les workaholics qui en font toujours plus de
peur que la machine s’arrête net en sont de bons exemples (mais il y a
là sans doute aussi une autre peur, celle de devoir se confronter Ã
soi-même, ce qui est un autre sujet).
Vous
pensez que le vide ne vous fait pas peur ? Essayez de programmer dans
la semaine une soirée où vous ne faites absolument rien. Où vous
attendez seulement que le temps passe. Comment vous sentez-vous en y
songeant ? Et sinon qui d’entre vous n’a jamais allumé la télévision
chez lui ou la radio alors qu’il n’y a rien à voir ou à écouter,
simplement pour avoir de la compagnie ?
La peur des lieux où ils ne sont pas
Ce
n’est pas compliqué, ils habitent Lyon et moi je suis dans un patelin Ã
10 kms de la ville. Cette distance est faible, mais pour moi c’est
comme un gouffre insupportable. En semaine ça me pose peu de problème
parce que comme la plupart je travaille sur Lyon, et le soir il est
dans l’ordre des choses que chacun s’en retourne chez soi, donc
j’accepte le retour dans ma maison sans trop de difficulté. Mais le
week-end, lorsque chacun à la liberté d’aller et venir où bon lui
semble, rester chez moi dans mon village alors qu’eux sont sur Lyon
m’est devenu intolérable. J’invente des raisons pour me rendre en ville
du coup, pour me sentir "là où il faut". Si je reste chez moi, ou même
que je vais voir d’autres amis qui habitent eux aussi dans le village,
j’ai le sentiment horrible de ne pas être là où il faut. Comme si le
lieu où je restais était alors un no man’s land. Il n’existe pas et moi
non plus car eux n’y sont pas.
Dans
cette situation, si je ne suis pas sur Lyon je n’existe plus. Il ne
s’agit pas seulement de ne pas rester isolé chez moi. Il faut que je
sois sur Lyon. Sinon j’ai l’impression de ne plus exister. Comme si
l’éloignement m’effaçait. J’ai peur qu’il m’efface, que les autres
m’oublient. En week-end je disparais de leur mémoire et ça me fiche la
trouille. Je ne suis personne pour eux. Etre là où ils sont, et bien
sûr de préférence avec eux, c’est vivre, tandis que ne pas y être,
c’est disparaître.
Je ne sais plus dans quel livre j’ai lu la phrase suivante : "Toute prise de distance est un abandon."
Je lis cela de la façon suivante : ce n’est pas un abandon de soi
envers les autres, c’est un abandon consenti des autres vers soi.
Lorsque l’on part s’installer et vivre loin de chez soi, la douleur
intérieure que l’on ressent au moment du départ vient de là : on met
les autres en situation de nous abandonner. C’est d’une certaine façon
une mutilation psychologique qu’on s’impose à soi-même. Cette peur lÃ
est peut-être la plus importante chez les personnes qui ont le
sentiment d’exister principalement à travers le regard des autres.
Quelqu’un qui se définit en fonction de l’attention qu’il suscite et
des égards qu’il reçoit des autres, et bien sûr cela est plus sensible
avec les proches, ressentira cette peur plus fortement qu’une personne
qui est parvenue à vivre de façon autonome, sans être dépendante du
regard et de la proximité des autres.
La peur du calendrier
Il
a suffit d’imaginer un calendrier, les jours suivants posés comme morts
sur un morceau de carton, inertes. En voyant ainsi le temps figé, aussi
plat que son support, ce vide qui se déroulerait de façon inarrêtable,
ce rien qui avouait n’être rien en se matérialisant simplement sur son
support habituel, je me suis effondré. J’étais complètement perdu et
incapable de savoir quoi faire. Cela a été pire encore lorsque je suis
allé au-delà de l’image du lendemain et que j’ai imaginé les semaines,
puis les mois, puis les années à venir. Tout ce temps là m’est apparu
soudain comme enfermé. Le calendrier que je voyais dans ma tête était
une prison plus sûre que toutes les prisons faites de pierres et de
barreaux. Et c’était une prison à vie, dont je ne pourrais jamais
sortir. Un vide absolu dans lequel j’avancerais en pure perte. Une
horreur contre laquelle on ne peut rien.
C’est
une variante de la peur du temps qui passe, qui se matérialise Ã
travers l’image d’un calendrier, même si cette image n’est que dans
notre esprit et non sous nos yeux. Elle peut survenir lorsqu’on se sent
perdu face aux jours qui sont à venir. Que va-t-on faire pendant ces
jours-là ? Avec qui va-t-on passer son temps ? Que va-t-on réaliser qui
restera ensuite et qui ne sera donc pas du vide ? Qui fera attention Ã
soi ? Aura-t-on l’impression d’exister ? Cela durera-t-il ? Toutes ces
questions, et d’autres encore se posent sur les cases du calendrier et
s’y retrouve inerte comme le calendrier lui-même. La matérialisation du
temps par le calendrier lui enlève le caractère vivant qu’il recèle. Un
calendrier ça ne bouge pas, il ne s’y passe rien, et pourtant c’est ce
qui traduit le temps. On assimile alors le temps lui-même à son
support, et on lui en donne les caractéristiques. Le temps qui est le
support naturel du mouvement et de la vie devient alors parfaitement
mort. Et rien ne peut y changer quoique ce soit.
LÃ aussi on retrouve la notion d’impuissance et de vide, d’inertie.
Je
vais m’arrêter là , ce sont les trois peurs qui m’intéressaient et dont
j’avais envie de parler. Je m’aperçois qu’elles sont toutes les trois
liées à la peur du vide et de l’incapacité à modifier les choses, Ã
agir. Il me semble à l’heure où j’écris que cela revient à la peur que
le monde autour de nous ne soit pas vivant et que nous ne le soyions
pas non plus. C’est une peur du néant. Ce qui fonde son intensité est
la crudité de l’impression de néant qui se dégage à la personne qui
ressent cette peur. Son côté palpable. On se voit tomber et n’avoir
rien qui puisse nous retenir dans cette peur là .
On
peut peut-être exprimer cela autrement en disant qu’il s’agit du
croisement entre la peur de l’absurde et celle de l’inhibition de
l’action. Non seulement on ne peut rien faire, mais en plus si l’on
pouvait faire quelque chose cela ne changerait rien à rien. Un tel
piège est infernal.
Pour ceux qui voudraient lire quelque chose d’intéressant sur la peur, je conseille le livre de Susan Jeffers, Tremblez mais osez.
Il n’aborde pas la question comme je viens de le faire, mais avec une
approche bien documentée et très pratique et concrète sur les manières
de dominer et dépasser ses peurs.