L’accumulation pour principe
Photographie : Olivier Martin Delange
Les champigons participent à la décomposition de biomasse pour
boucler des cycles biogéochimiques des matières qui nous composent.
A Grimsby en Angleterre, la maison de Merv Jones, 73 ans, a été
nettoyée par le personnel de la ville. Les ouvriers ont déblayé pas
moins d’une centaine de tonnes de déchets du domicile du vieux
monsieur.
Ce dernier avait rempli toutes les pièces de sa maison avec des
détritus et des monceaux d’objets récupérés et accumulés du sol au
plafond durant des décennies. Dans l’incroyable quantité de choses
retrouvées chez M. Jones, on peut notamment citer six squelettes de
chiens, de vieilles carabines, des munitions, des bidons de produits
chimiques et des épées, perdus au milieu d’un nombre incalculable
d’objets plus communs tels que des poupées, des équipements
électriques, des jouets, des livres...
Cette anecdote n’est pas un fait isolé mais le symbole du poids de nos
comportements. En France comme ailleurs la quantité de déchets rejetés
chaque année augmente continuellement. Ces déchets sont souvent de plus
en plus complexes et potentiellement nocifs, comme les téléphones
portables ou les déchets dangereux diffus (produit chimique
d’entretien, de bricolage etc.). Les déchets, une des problématiques du
Grenelle, sont aussi un facteur majeur de nos impacts environnementaux
et le symbole de l’inefficacité de notre relation à la biosphère.
La production de déchets municipaux par habitant en France
En kg/hab
Source : IFEN
Contrairement à ce qui peut être dit souvent, nous ne sommes pas la
seule espèce à générer des déchets. Par exemple les fourmis des bois
ont bien une « décharge » à la sortie de leur montagne-fourmilière où
elles déposent les détritus divers de leurs services de déblaiement et
les cadavres. Toutes les espèces rejettent des détritus organiques du
seul fait de leurs digestions…
Mais la seule espèce à produire autant de déchet en quantité et en
diversité de nature, c’est nous ! Voilà peut être même le propre de
l’homme ?
Cet état de fait pose deux problèmes de fond, au moins :
1. les capacités épuratoires et le flux de matière… le principe de base
d’un écosystème qui fonctionne est que, au moins pour la plus grande
partie, la matière rejetée soit réintégrée au flux de matière.
L’exemple le plus connu est le carbone. Base du vivant, le carbone se
retrouve dans l’atmosphère sous forme de C02 principalement, et dans la
biomasse sous diverses formes. A la mort d’une masse organique, le
carbone peut être libéré dans l’atmosphère sous forme de méthane (CH4)
ou de dioxyde de carbone (CO2) ou consommé par la biomasse (microbes,
charognards etc.) mais ce carbone continue à circuler dans les flux de
matière entre biomasse et matière non organique. Le problème est qu’une
partie importante de nos déchets sort de ces flux et la matière
première peut commencer à manquer dans certains environnements
(phosphore par exemple), où d’autres matières sont en concentration
toxique, elles aussi issues de nos déchets (cyanure par exemple). Si
nous ne bouclons pas la boucle des cycles biogéochimiques les
bouleversements des environnements que cela peut entrainer à longs
termes seront terribles.
2. mais quand bien même nous bouclerions la boucle, quand bien même
nous mettrions en place une capacité de recyclage suffisamment
importante pour absorber nos montagnes de déchets, un autre problème
demeure. On dit « une montagne » de déchet, et on n’exagère pas, parce
que l’humanité est devenue une force tectonique ! Imaginez ce que
deviennent après notre passages, nos forages et exploitations minières
les jolies stratifications géologiques qui retracent le temps ? Que
deviennent les terrains, carrières et lœss homogènes ? labourés,
fertilisés, chargés de décharges etc… nous changeons la nature des
sols, leur PH, leur population (édafaune dont microbes etc…) nous
retournons la terre à grande échelle et déplaçons des quantités de
matières telles que nos transformations sont plus rapides que la
tectonique des plaques… Le travail lentement effectué par les fleuves
qui charrient le limon, les vents qui déposent des lœss etc… sont
entravés par nos barrages, concurrencés par le BTP etc… et nous
laisserons une trace indélébile… alors que d’habitude les foraminifères
(petits êtres marins à coquille calcaire) déposent au fond de l’océan
une couche uniforme qui se comprime pour former du calcaire ou du
marbre, pendant que nous faisions notre révolution industrielle nous
débutions une nouvelle couche géologique non plus de calcaire pure mais
de micro pastilles de plastique qui s’accumulent sur le plancher
océanique…
La dernière grande extinction a pu être datée et identifiée grâce à une
fine couche géologique noirâtre de suie consécutive au cataclysme d’un
astéroïde de bonne taille ayant percuté la Terre dans l’actuel golfe du
Mexique, notre propre extinction de masse sera identifiée par les
archéologues du futur grâce à une couche géologique de plastique. De
quelle épaisseur aurons-nous le temps de la faire ?